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26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 16:50

Ça fait partie des trous du cul de la République, de ces endroits où personne ne va, sauf les infirmières libérales pour faire la toilette des morts ou bien le facteur qui ne s’attarde plus depuis que La Poste lui a fixé des objectifs de rentabilité.

De ces endroits où la richesse visible ne se voit qu’à la hauteur du tas de bois planqué derrière la maison et où la fête des voisins est un concept lointain, tant les haines recuites entre familles ont dressé des murs invisibles jusqu’à en oublier la parole et ne plus communiquer que par avocat interposé pour le puisage de l’eau du Breuchon plombé aux nitrates, un droit de passage ignoré ou les nuisances du coq.

Bref, un coin pourri, dont les habitants avaient vaillamment contribué à ce qu’il était devenu. La France profonde, comme disent les commentateurs judiciaires devant le palais de justice où l’on juge le dernier crime.

Et justement, on en était là. Fallait bien que ça arrive, mais la manière dont les choses s’étaient passées donnait à voir comme on dit dans le coin ou alors révèle les carences dans l’accompagnement par les services publics, ou le manque de lien social si on est le psychologue attitré de BFM TV.

L’Officier de Police Judiciaire Garbet de la Brigade territoriale du canton découvrait le dossier qui lui avait été transmis par son chef de brigade.

Ça le changeait des contrôles d’alcoolémie le samedi soir, des dénonciations anonymes de cocus potentiels, des constats de pollution des rivières et d’opérations de maintien de l’ordre qui faisaient habituellement son quotidien.

Depuis qu’il avait obtenu le titre d’OPJ, il faut bien le dire, il n’avait pas eu beaucoup l’occasion d’exercer les compétences acquises et justement, là, sans être l’affaire du siècle, le dossier présentait quelques aspects intéressants. En résumé, une lettre anonyme avait mis la piste des enquêteurs parisiens sur un trafic de cannabis qui avait ses racines dans le Département. L’enquête avait permis le démantèlement du réseau et la découverte d’une culture et d’un labo de transformation dans une ferme du ressort de la brigade.

L’affaire avait fait grand bruit et avait tenu en haleine tout le monde. Comme souvent dans ces cas-là les gens du cru s’étaient manifestés et le boulot de l’OPJ était justement de les entendre charge à lui de compléter le dossier du juge chargé de l’affaire.

Les deux premiers « témoins » n’avaient rien apporté de plus à ce qu’il savait déjà, sinon les ragots habituels. Il avait maintenant entre ses mains la lettre de Joseph Martel qui ne présentait aucune particularité, si ce n’est qu’une seconde lettre, non écrite de sa main, mais sur le même papier quadrillé, figurait au dossier.

C’est avec ces éléments qu’il se présenta le lendemain matin chez les Martel, à la ferme sise au lieudit « La Rouzille ».

L’accueil fut chaleureux. Pensez-donc, pour une fois qu’on s’intéressait à lui, Martel avait sorti le grand jeu de la déférence et de l’obséquiosité.

Entrez donc, asseyez-vous, vous voulez un café ?

Non, merci, je ne bois jamais en service, excuse toute faite qu’il avait sortie en voyant la gueule de la salle de la ferme et de la vaisselle qui croupissait dans l’évier qui n’avait pas vu de détergent depuis bien longtemps mais servait de cantine aux cafards. Les tortillons de glu accroché au plafond ou finissaient de vrombir quelques mouches, le sol douteux, la tapisserie culottée par la fumée, la toile cirée hors d’âge et tachée de vin rouge, et Madame Martel, dans sa blouse à fleurs du dimanche, assise sagement au coin de la cheminée, achevaient de donner une idée des lieux dans lesquels il se trouvait : glauque !

« La première impression, toujours la première impression », lui avait dit son instructeur de l’école de gendarmerie. Bon, je n’ai pas perdu la main se dit-il, je sais où je suis. En même temps je ne m’attendais pas à un décor rustique de la « Maison France 5 ».

Un coup de main discret sur la chaise pour éviter de tacher son uniforme et le choix pertinent d’un coin de nappe non fréquenté, tout était prêt pour entendre le énième témoignage qui apporterait à son auteur gloire et postérité assurée et à Garbet quelques heures de mise en forme sur son ordinateur.

« Monsieur Martel, vous nous avez envoyé un courrier. Vous avez apparemment des choses à nous dire sur le dossier de la ferme des sangliers, je vous écoute. »

« Bon d’abord, faut vous dire que cette ferme dans la région on l’appelle entre nous la « ferme de la tondue », rapport aux évènements à la libération. Pas besoin de vous faire un dessin, mais comme vous êtes jeune, vous ne connaissez sans doute pas l’histoire. Alors voilà, la propriétaire de la ferme à c’tépoque vivait seule, rapport à ce que son mari était au stalag. Et vous savez ce que c’est, les boches qui rôdaient pas là ont vite connu l’adresse. Elle ne vendait pas que du beurre la fermière…

Les résistants de la dernière heure, redresseurs de torts, l’avaient chopée et tondue, d’où le nom donné à la ferme. Tout y était passé, tête, chatte, aisselles, et pour faire faire plus joli, un peu de goudron et des plumes avaient été collées avant de la faire défiler à poil, enfin vous me comprenez, en ville ».

En racontant cet épisode, Martel était rouge écarlate. Il revivait une scène qu’il n’avait pas pu voir mais il entretenait la mémoire locale en appuyant bien sur les détails graveleux qu’il ponctuait d’un petit rire malsain.

« Bon, Monsieur Martel, revenons-en à votre témoignage concernant notre affaire si vous le voulez bien… Qu’avez-vous à me dire de concret ? »

« Juste pour finir, la ferme en question, on aurait dû l’appeler la ferme de la pendue, rapport à ce qui s’est passé dans la grange trois jours après la parade dans le village ».

Pour le reste, le susnommé Martel ne savait rien de plus que les autres, de la ferme qui avait été vendue au père de l’actuel propriétaire à la lumière qui brûlait toute la nuit dans la grange « pour que mes poules pondent davantage » qu’il avait dit, sauf que Martel avait rajouté, avec son rire malsain « des poules, mais à poils, on en voyait passer sur la route dans des bagnoles neuves. Elles venaient nous jouer l’amour est dans le pré, sans doute ».

Bref, un concentré de médisance, d’anecdotes graveleuses, qui n’apporterait rien de plus au dossier de Garbet mais qui faisait apparaître le côté malsain du témoin.

Il allait refermer le dossier et remercier Martel, lorsque ses yeux se posèrent sur la seconde lettre qu’il lui tendit et où était écrit « Quand vous verrez Martel, demandez-lui des nouvelles de sa fille ».

Le visage de Martel changea en un instant. La graisse luisante se transforma en gouttes de sueur qui coulaient sur un front devenu blanc, ses mains tremblaient et son assurance de l’instant d’avant avait disparue.

L’espace d’un moment, Garbet eut le sentiment qu’il aller claquer, mais son visage repris des couleurs, et ses mains se crispèrent sur le bord de la table.

« Salope ! Tu n’avais pas le droit de me faire ça ! » cria-t-il à sa femme.

Garbet se senti un instant dépassé mais son cerveau repris le dessus. Cette lettre avait été écrite par Madame Martel et elle provoquait sur son mari quelque chose que l’OPJ avait du mal à définir.

C’est au moment où Martel se leva et se dirigea vers la cheminée pour prendre le fusil de chasse que les clignotants s’allumèrent. Il fallait maintenant faire face. Il n’était plus dans le cadre de l’enquête mais dans le drame familial. Madame Martel avait choisi l’occasion de l’enquête pour apurer le passé.

Mais pour l’instant pas le temps de cogiter. Martel avait en main son flingue, l’armait et dirigeait le canon vers sa femme.

Un premier coup de l’arme de service de Garbet atteint Martel à l’épaule, ce qui eut pour effet de dévier son premier coup de chevrotines qui termina sur la photo de la vierge accroché au mur. Le second rentra dans la tempe du blessé et ressortit au niveau de l’œil opposé. Il eut raison des velléités meurtrières de Martel qui pisait désormais son sang sur le lino parmi les taches de graisse et de vin rouge. Le tout se mélangeait formant des arabesques gracieuses ponctuées de mouches et de cafards venus participer à un festin aussi inattendu que délicieux.

L’apport d’adrénaline dans le cerveau de Garbet et ce que cela avait provoqué chez lui contrastait furieusement avec le calme de Madame Martel tranquillement assise sur sa chaise.

« Fallait que ça s’termine comme ça ». Elle était soulagée et presque heureuse. Ce qu’elle n’avait jamais osé faire, c’était l’administration qui s’en était chargée. Deux balles, juste deux balles payées par le contribuable, et bien moins chères qu’un procès pour inceste à l’issue incertaine, avaient mis fin à vingt ans de souffrance.

En attendant les collègues de l’identité judiciaire, Martel reprit ses réflexes de gendarme et recueillit la confession de la pauvre vieille.

« Ma fille s’est suicidée il y a vingt-cinq ans. Elle avait vingt ans. Elle était belle, en façade seulement, car à l’intérieur, elle se sentait dégueulasse, souillée par ce père ignoble qui allait la rejoindre régulièrement dans sa chambre le soir, jusqu’à sa puberté. Elle disait rien mais il y a des choses qu’une mère voyait. Je m’étais dit qu’après les choses se tasseraient, qu’elle irait mieux, quelle rencontrerait un amoureux et qu’elle ferait sa vie. Je m’étais trompée. C’est vos collègues de l’époque, alertés par un pêcheur qui l’ont sorti de la rivière. De là où elle est maintenant j’espère qu’elle me pardonnera d’avoir tant attendu pour supprimer son tourment ».

Dehors la cavalerie déboulait. Garbet connaissait la procédure : après les constatations, le Directeur d’enquête lui demanderait de remettre son arme jusqu’à ce que toute la lumière soit faite sur le drame.

Pour nettoyer la saloperie, il faudrait un Karcher. L’infirmière qui ferait la toilette du mort ne volerait pas son argent. Garbet n’oublierait jamais cette journée.

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