Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 08:54

C’est souvent le dimanche que tu t’acharnes avec ta pince à épiler sur mes sourcils devenus broussailleux avec le temps. L’avantage, c’est que ta vue a baissé et que tu passes moins de temps à me faire subir ce supplice consenti, juste pour te faire prendre conscience que l’amour, c’est aussi ce genre de concession et que lorsque ce rituel n’existera plus c’est que l’un d’entre nous ne sera plus.

Pendant que tu traques le poil rebelle, je te regarde et vois la marque de la transformation cellulaire. Des rides se sont installées, des taches sont apparues, les joues et le cou ont subi la loi de Newton, mais pas trop et le visage a toujours cet air juvénile qui m’avait plu lorsque nous nous sommes rencontrés.

Je ferme les yeux et m’engage dans un examen virtuel de ton corps en commençant par les bras. La masse graisseuse s’est substituée progressivement à la masse musculaire, pas suffisamment rapidement pour que je m’en offusque et que je te le reproche.

Paradoxalement, ta poitrine s’est enrichie. De modeste et un peu tombante lorsque tu étais jeune, elle est devenue ample et abondante et j’aime toujours m’y réfugier, m’y perdre, en apprécier la douceur et constater sa réaction lorsque tu partages mon élan et que ton émotion se manifeste.

Plus bas, on voit très bien les strates de la vie qui passe. Les ans, les grossesses, les régimes se retrouvent comme sur la coupe d’un tronc d’arbre et on pourrait deviner quasiment ton âge si on ne voyait que cette parcelle de ton corps. Quelques cicatrices de célioscopies se découvrent au fond de plis naturels semblables à des paysages de montagne. Elles illustrent des blessures invisibles. Plus bas encore est le siège de l’intime, caché dans la broussaille, cette zone naturelle sensible et humide que tu m’offres avec toujours autant de plaisir et que j’envahis à ma manière, renouvelée au fil du temps.

Les jambes sont blanches et soyeuses. Ni varices disgracieuses, ni poils abondants. Elles sont douces à caresser et exhalent des parfums divers provenant des crèmes dont tu te frictionnes abondamment le corps.

Tout au bout, les pieds, dont tu fus privé de l’usage temporairement suite à deux hallux valgus, cette déformation au nom latin qui me fait militer pour la suppression de cette langue au collège.

Voilà, c’est toi tout cela, mais toi comment me vois-tu ? Je ne te le demanderai pas et me livrerai moi-même à cet exercice d’introspection.

La photo du permis de conduire permet un étalonnage sans concession. De noirs et drus, les cheveux sont devenus rapidement gris et épars et le visage s’est tout de même bien élargi. Les poches ourlées d’un pigment foncé sous les yeux marquent peut-être chez ceux qui me regardent la lassitude, mais tu sais que ce n’est pas le cas.

Les photos de vacances des années 70 sont cruelles, encore que… Les côtes apparentes ont été englouties sous le gras et les poils devenus abondants. Quelques grains de « beauté » et autres comédons parsèment le tout et ce n’est qu’au coucher, devant la glace de la salle d’eau, que se dévoile cet environnement « patiné » par le temps.

Le bide a lui aussi pris le dessus sur ce corps jeune : trop de bières, de beurre, et de bonne chère qui engendrent, l’âge venant, une hypertension qu’il faut soigner. Ce bide qui masquait, avant le régime, un sexe obéissant lui aussi aux lois de la gravité et qu’il faut motiver fréquemment de peur qu’il ne s’endorme définitivement.

Le dessus des mains est illustré de nombreuses taches brunes qu’un ami, au manque de tact évident, a qualifiées de « fleurs de cimetières ». Quelques cicatrices dues au bricolage se confondent désormais aux ridules

Les jambes, selon tes dires, sont encore présentables, héritage d’un passé où le moyen de locomotion pour aller au boulot n’était pas la voiture mais le vélo.

Voilà, c’est toi, c’est moi, c’est nous. L’avantage, c’est que nous ne pouvons pas dire : « tu as changé » parce que nous avons fait tout ce chemin ensemble et que nous avons l’intention que cela continue, quelles que soient les transformations de notre corps inhérentes au temps, que nous ne verrons pas apparaître, parce que c’est autre chose qui nous guide et que nous vivons ensemble au quotidien.

C’est nous, tout simplement, et nous comptons bien continuer comme ça encore longtemps, à nous égarer sur nos courbes incertaines et nos rondeurs aléatoires à caresser nos plis, nos replis et nos cicatrices, visibles ou non, à rechercher sans cesse les voies du plaisir d’être à deux.

Juin 2006

**

Nous sommes en avril 2015. Mes parents nous ont quitté l’un après l’autre, à quelques semaines d’intervalle, paisiblement.

Tout avait été préparé, des directives anticipées qui leur ont permis de s’éteindre tranquillement et nous ont évité tout débat ou questions au sein de la fratrie, jusqu’au détail des cérémonies, dans la plus stricte intimité en passant par la dispersion des cendres en mer, sans oublier le partage des bibelots qui retrouvent soudainement une certaine valeur et les mots de passe pour l’ordinateur.

Je suis justement à l’ouvrage et je découvre ce texte et l’émotion me gagne. Je n’aurai jamais pu imaginer cette complicité, cette tolérance, cette franchise.

L’image que mes parents me renvoyaient était celle de parents, précisément, c’est-à-dire d’un couple symbolisant l’autorité, voire le conseil décalé sur notre mode de vie, sur la façon d’élever nos enfants.

C’était également celle d’un couple vieillissant et asexué en quelques sortes, et ce que je découvre m’interpelle, voire me choque.

Je lis et je relis ce texte, je m’en imprègne et je l’assimile.

Je le comprends.

Tout est paisible en moi désormais. Ce que j’ai découvert et que je vais partager avec la fratrie est un formidable hymne au corps, à l’amour et à la tolérance, loin des stéréotypes des magazines, un message d’espoir pour moi que la cinquantaine vient de rattraper.

Une belle leçon de vie.

J’éteins l’ordinateur, j’essuie mes yeux, et je referme la porte. Une autre vient de s’ouvrir.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Redr 24/06/2015 16:57

sublime

Présentation

  • : Le blog de Michel
  • : Société - Réforme des collectivités locales - Vie des collectivités locales d'Ille et Vilaine - Nouvelles - Coups de gueules
  • Contact

Recherche

Liens