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8 juillet 2015 3 08 /07 /juillet /2015 18:28

« A vue de nez il est cinq heures ! » C’était la remarque préférée (et lourdingue) de Kévin lorsque nous étions assis entre amis à la terrasse d’une brasserie parmi les odeurs de transpiration estivale.

Kevin avait réussi. Après l’école de chimie, il s’était spécialisé dans l’assemblage des molécules, des extraits floraux et des huiles essentielles et n’avait eu aucun mal à trouver du travail chez les plus prestigieux parfumeurs de la place. C’était ce qu’on appelle un « nez » et il pouvait s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir participé de près ou de loin au succès des 5 meilleurs parfums de ces dernières années.

Salaire annuel à 6 chiffres, voiture de sport allemande, duplex dans le 16ème et conquêtes féminines, tous les codes de la réussite étaient réunis et il n’y avait pas de raison que cela cesse, sauf que Kévin dont le talent professionnel était indéniable manquait singulièrement de savoir vivre et n’était jamais avare d’une saillie, d’une moquerie, juste pour le plaisir, et le plus souvent à l’insu de la victime.

Il était même bien connu pour cela, au point que chacun se disait que c’était son tour lorsqu’il était avec d’autres. La dernière victime en date fut sa compagne du moment dont il disait finement « que son tatouage sur la hanche ressemblait au tampon des services vétérinaires indiquant que la viande était consommable ».

Compétent, reconnu, à l’abri du besoin, mais aussi très con comme on pouvait le constater régulièrement lorsqu’il sortait de son business pour s’aventurer sur le terrain de la critique gratuite, du ragot, juste, le croyait-il, pour faire un bon mot, pour se faire mousser.

Comme cela devait arriver un jour, « la viande consommable » apprit son infortune et la réaction, qu’il ne sentit pas venir, fut terrible.

Un quartier de viande tamponné par les services vétérinaires avait été accroché à la suspension de l’entrée de l’appartement. Des traces de sang maculaient la moquette. Une tête de porc sanguinolente avait été posée en évidence sur le plan de travail de la cuisine et le sol du salon était parsemé de barquettes de viande et de maquereaux éventrées, le tout agrémenté de mayonnaise et de ketchup.

Tétanisé et tout à sa - mauvaise – surprise, il n’entendit pas l’infortunée sortir de la chambre et ne put éviter le bourre-pif magistral qu’elle lui asséna avant de partir en claquant la porte.

A partir de ce jour, commença une descente aux enfers pour Kévin. Son ex, au passage petite nièce du meilleur parfumeur de Paris, parla à son grand-oncle de son infortune ce qui eut pour effet de lui fermer toutes les portes. Mais le pire fut la conséquence du bourre-pif. Le verdict du médecin fut sans appel : anosmie, c’est-à-dire perte de l’odorat et du goût, sans qu’il puisse se prononcer sur le caractère réversible ou non.

Tricard dans le milieu, plus de revenus, plus en odeur de sainteté parmi les amis dont le portable ne répondait plus : l’avenir n’était pas au beau fixe. L’appart, acheté à crédit, fut racheté une bouchée de pain par la banque qui détenait un hypothèque, le coupé allemand, vendu lui aussi lui permis de voir venir quelques mois dans un deux pièces loué dans le 18ème, mais pour le boulot, ça s’annonçait mal. Privé de son outil de travail, il ne se rendait même plus compte de l’odeur de renfermé du métro.

Déprimé, il passait ses journées vautré dans son clic-clac à regarder des séries américaines en bouffant des saloperies : il ne faisait plus la différence entre le tournedos Rossini et la carne de réforme, entre le pinard au cubi et le Bordeaux grand cru classé. Son bide en avait pris ombrage et il avait fallu acheter un futal de la taille au-dessus.

« Monsieur Marchand, je crois que j’ai un emploi dans vos cordes », lui avait annoncé sa conseillère pôle emploi : « Testeur chez Walter Saurin pour la qualité des flageolets du cassoulet, avant qu’on les mange, parce qu’après… le résultat était garanti » avait-t-elle rajouté, finement.

Faire illusion, cela avait été son comportement dans sa vie antérieure, alors pourquoi pas testeur de fayots. Il avait dans son vocabulaire toute une série de phrases toutes faites, de « la note boisée », à la « puissance de l’arôme ». Il n’aurait donc aucun mal à disserter sur « le subtil mariage » de la sauce, du haricot et de la saucisse …

Tout l’argumentaire était au point lorsqu’il descendit de chez lui pour se rendre la première fois à ce boulot alimentaire. C’est à ce moment qu’il reçut en pleine tronche la porte en fer de l’entrée poussée par sa voisine du dessus, l’espagnole, qui rentrait du boulot après une dure nuit dans un bar à tapas.

Elle se confondit en excuses, et lui proposa de monter chez elle pour le soigner.

Penchée sur son nez, elle dévoilait une décolleté généreux et pour tout dire attirant, mais ce n’était pas cette sensation érotique qui éveillait les sens de Kevin, c’était quelque chose d’indéfinissable qui lui semblait venir de son passé : l’odorat, qui avait été réveillé par le choc et qui deux ans après la rupture violente se manifestait à nouveau. Pas le Jasmin ni l’huile essentielle de lavande ou l’extrait de pivoine, non, mais une odeur humaine, celle de la sueur après une nuit de travail qui se mélangeait avec les ingrédients utilisés toute la nuit : ail, oignons, huile d’olive, thon, sardines…

Il comprit alors qu’il avait la vraie vie en face de lui, pas celle des gens qui se parfument pour afficher leur statut social ou pour faire oublier la puanteur de leur âme. Il prit la main de sa soignante et l’embrassa longuement. La magie fonctionna basée sur le sentiment de culpabilité réciproque.

Il n’alla pas au travail. Elle ne s’endormit pas pour récupérer de sa nuit de travail. Ils mélangèrent simplement leurs humeurs corporelles et parvinrent à l’explosion conjuguée de leurs sens.

Il y avait bien un truc : un tatouage rond au creux des reins de sa nouvelle amante, mais il se promit de ne plus jamais faire de bon mot uniquement pour se faire valoir.

Il avait grandi. Il avait appris. Il ne tenait pas à gâcher la seconde chance qui lui était offerte.

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