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19 juillet 2012 4 19 /07 /juillet /2012 09:04

La porte métallique n’avait pas été changée, toujours de traviole et toujours cette même couleur  gris Wehrmacht déprimante, affublée d’un digicode anachronique justifié par la présence au rez-de- chaussée d’un bistrot de pochtrons qui avaient fâcheusement tendance à venir pisser leurs bières et leur vin rouge dans le couloir.

Cinq ans ! Cinq ans que j’avais fui cette ville sans me retourner en me disant que c’était fini, qu’il fallait que je tire un trait définitif sur cette vie de merde, en laissant les autres assumer les problèmes.

Dans mon délire de changement, d’urgence ultime qui m’avait conduit à me recroqueviller dans un T2 miteux pas loin de la mer et d’un bistrot dans lequel je buvais méthodiquement ma pension, j’avais imaginé être arrivé au bout des choses : plus personne n’entendrait parler de moi.

Juste une lettre déposée chez un notaire « à n’ouvrir qu’après ma mort » qui règlerait les derniers détails de la succession, la distribution des photos de famille et la vente de la maison qui se dégradait gentiment, faute d’entretien.

 Ne jamais dire jamais ! Les choses ne se passent pas comme on les a prévues.

Il avait suffi d’un journaleux avide de sensationnel selon moi, ou qui cherchait tout simplement à faire son boulot, selon lui, pour changer le cours des choses.

« Portraits », qu’il avait intitulé sa série d’articles diffusés chaque samedi dans le quotidien régional, dans laquelle, connement ou plus sûrement entre deux bières j’avais accepté de figurer sous le titre « Sans port d’attache ».

J’avais bien sûr laissé mon mail pour la relecture, et ça n’avait pas manqué, deux jours après la parution, un message du journaleux m’informant qu’un membre de ma famille souhaitait reprendre contact.

Mon égo en avait été flatté : ainsi on ne m’avait pas oublié, on pensait encore à moi…

 La suite, celle qui s’annonçait derrière cette porte miteuse allait me faire déchanter.

J’avais gardé le code en mémoire sur mon portable, il n’avait pas changé, cela m’éviterait d’appeler pour dire que j’étais en bas, pour qu’on m’ouvre.

L’escalier s’était dégradé un peu plus, ce qui laissait supposer que tout l’immeuble était au courant quand quelqu’un rentrait, quelle que soit l’heure.

1er étage gauche, la porte était entrouverte, il n’y avait qu’à pousser.

Ils étaient là tous les trois, les deux aînés me scrutaient fixement et on voyait dans leurs yeux que 5 ans s’étaient passés, que ma trogne agrémentées de varices de beaujolais avait salement morflé. Je le voyais bien dans leur regard. La cadette qui avait sans doute deviné l’outrage des ans et de la bière, repoussait le moment de jeter un œil sur le vieux débris que j’étais devenu.

Je m’étais illusionné en pensant que ces retrouvailles seraient chaleureuses, que le moment serait venu de passer l’éponge, qu’on pourrait recommencer comme avant, que mes petits enfants n’allaient pas tarder à revenir jouer dans mes pattes, sauf qu’eux aussi, ils avaient pris cinq ans et que la perspective de se faire serrer dans les bras d’un vieux débris à l’haleine chargée ne les enchanteraient pas.

D’ailleurs, ils n’étaient pas là, ce qui donnait à cette rencontre une tonalité de « règlement de compte à OK Corall » et pas  « embrassons-nous folle ville ».

« Pourquoi es-tu parti ? »

« Pourquoi es-tu revenu ? »

« Où étais-tu ? »

La première question posée par  Ludo nécessitait une réponse précise que j’aurais du mal à donner, tant les choses s’étaient mélangées dans mon esprit.

Qu’est ce que je m’étais imaginé ? Que l’enfer que je leur avais laissé en même temps que ma compagne atteinte d’Alzheimer qu’il leur avait fallu laver habiller, torcher pendant deux ans en attendant qu’une place en établissement se libère, était tout à fait supportable pour des jeunes adultes et que ça ne l’était plus pour moi ? Difficile à avaler : je leur avais gâché les meilleures années de leur vie parce que je ne pouvais plus assumer la déchéance, celle qui m’attendait également et que j’entrevoyais dans le prisme lumineux des yeux de Liliane. C’est ça qui m’avait fait fuir.

 Au fond, Jeanne avait posé la bonne question : elle sous-entendait qu’ils s’étaient très bien habitués à mon absence et que ce retour qu’elle n’avait pas souhaité l’emmerdait profondément. Ils s’étaient bien habitués à mon absence, par la force de choses, et Jeanne me le faisait sentir.

Où j’étais, Maryse ? Bonne question. Je sais que tu n’a pas envie que je te donne des détails sur ma villégiature, la tapisserie tachée, la moquette dans laquelle j’entretiens un élevage d’acariens, parce qu’à ça aussi, j’y ai renoncé… Juste un coup de balai de temps en temps et une fenêtre ouverte pour faire glisser les odeurs dehors.

Non, tu poses simplement la question de l’abandon, de la fuite devant l’ennemi en laissant les survivants de démerder avec l’occupant après l’armistice.

Je n’ai pas de réponses, juste la trouille de la déchéance, de la vieillesse, juste mon incapacité à me projeter comme garde malade et à finir ma vie à changer des couches, à vouloir continuer un dialogue stérile, plutôt un monologue puisque l’échange restait suspendu à une hypothétique embellie qui venait de moins en moins fréquemment.

Alors, oui, je suis parti et je vous ai laissé dans la merde en vous faisant assumer ce que je refusais et je n’ai même pas honte. En fuyant, j’ai accepté de n’être plus rien, juste un numéro de sécu et un autre sur le grand livre des pensions de la caisse des cadres du commerce.

En y repensant, j’ai fui toute ma vie, prétextant un job super intéressant, super prenant, ou bien les résultats que je devais produire en fin de mois à mon singe.

Ca m’arrangeait bien, pendant ce temps Liliane s’occupait de vous avec son statut précaire de compagne d’une enflure qui refusait d’assumer et surtout d’envisager le mariage et la sécurité qui allait avec au nom de pseudo convictions soixante huitarde. Trop bourge, le mariage et franchement, l’alliance au doigt ça pouvait faire perdre un contrat quand la cliente s’intéressait plus au commercial qu’au produit qu’il vendait.

Déjà une heure que j’étais minable, que tout le film me revenait dans la gueule en vitesse accélérée.

Nulle trace de compréhension et encore moins de compréhension dans l’attitude de la fratrie.

Je comparaissais devant le tribunal de la famille, celle que j’avais désertée, refusant toute ma vie de voir les choses en face, m’enfermant dans ma bulle de macho et délégant largement aux autres les problèmes pendant  que je gardais pour moi la belle vie sur la route, les copains, et les rencontres  d’un soir à l’hôtel.

Il fallait en finir, alors j’ai posé l’enveloppe sur la table, celle qui contenait trois chèques provenant de la vente de la maison.

C’est Jeanne qui a réagit la première.

« Tu es vraiment trop con ! Tu es devenu une épave qui n’a même plus d’amour propre ! Tu penses peut-être te racheter en nous donnant de l’argent ? Tu es minable ! Je n’avais pas envie de te revoir mais je suis quand même venue et je ne suis pas déçue. Tu es juste comme je l’avais imaginé, inconscient, inconséquent, à côté de tes pompes, à côté de la vie, une épave… »

Je n’ai pas attendu la fin et je me suis barré, une fois de plus.

Sur le chemin de la gare, je me suis souvenu des paroles de la psychologue qui me suivais à l’hosto pour m’aider à supporter le traitement pour le crabe du foie : « Il est temps pour vous de mettre les choses en ordre, de vous réconcilier avec vous-mêmes et vos proches, de parler avec eux, d’entendre leur souffrance, leurs attentes et de renouer des liens avec vos petits enfants. Vous savez, dans leur construction mentale, l’image du grand père est essentielle ».

J’avais tout foiré avec mes chèques. J’avais cru que l’amour pouvait s’acheter.

De retour dans mon port d’attache, le Balto, sur le quai du port de commerce, le patron, qui avait fortement contribué à l’expansion de son petit commerce était accoudé au rade. Pierrot, un fidèle, lui faisait face.

« Où qu’t’étais ? On commençait à s’inquiéter ».

Ils étaient bien les seuls.

 

 

 

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