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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 20:40

 

Les trois derniers mois avaient été durs. Entre le décès accidentel de mes parents, mon licenciement économique de la boîte dans laquelle je bossais depuis vingt ans et le départ de ma fille aînée pour l’Australie où elle avait trouvé un job à la mesure de son talent, j’avais besoin de souffler.

Je m’étais inscrit à Pôle Emploi pour pouvoir prétendre à mes droits, mais je savais bien que la période d’inactivité qui s’ouvrait devant moi allait durer plusieurs mois, alors autant se donner un peu d’air, faire le point, et essayer de reprendre le dessus, si c’était possible, pour repartir du bon pied en septembre.

Jeanne, ma compagne, que je ne voyais qu’en fin de semaine depuis qu’elle bossait à 150 kms, avait approuvé mon projet d’une semaine au vert, seul, dans un endroit perdu que j’avais connu lorsque tout allait encore bien avec mon ex et où nous étions posés pendant quinze jours, avec les enfants.

C’était dans le Massif Central, un petit village perdu, qui possédait comme seule activité, une maison familiale rurale qui accueillait des vacanciers pendant la saison estivale.

Les locaux regroupés autour de la place centrale du village, à côté de l’église, donnaient sur un immense tilleul planté sous la révolution, sous lequel nous étions quasiment au sec pour jouer aux boules lorsqu’il pleuvait.

Jeanne, qui acceptait d’entendre quelques souvenirs de mon passé, lorsqu’ils étaient liés aux enfants, avait éclaté de rire en m’écoutant parler de ces bons moments dans ce lieu improbable, là où, avais-ajouté pour forcer le trait « les corbeaux volent sur le dos pour ne pas voir la misère qu’il y a en bas ».

Rien sur le net, la commune de 300 habitants n’avait bien évidemment pas de site. Rien non plus à la rubrique « maison familiale » qui avait fermé depuis dix ans. Je m’étais résolu à appeler la Mairie qui m’avait confirmé que les possibilités d’hébergement estivale dans la commune se résumaient à un gîte tenu par un dénommé Jo Etchévaria.

Le contact avait été cordial et nous avions fait affaire : il pouvait me louer son gîte pour une semaine.

« Como esta, Jacques ? » Jo m’accueillit chaleureusement et m’aida à m’installer dans le gîte situé à vingt mètres de sa longère.

« Je suppose que tu ne sais pas où manger ce soir et comme il n’y a rien à moins de 15 bornes je t’invite à dîner, c’est compris dans le prix de la semaine ».

Il avait bien fait les choses : après deux ou trois apéros à échanger des propos de circonstance, le climat s’était nettement détendu au moment de passer à table.

Charcuterie de campagne, tripoux pommes de terre, cantal jeune et faisselle, j’avais apprécié le menu et le vin local qui allait avec…

Pendant le dîner nous avions parlé du village, qui perdait chaque année des habitants soit par mort naturelle soit par déménagement parce l’absence de services publics et de commerces de proximité se faisait sentir.

Le camion de l’épicier, subventionné par le Conseil Général, ne faisait pas tout et certains voulaient pouvoir faire leurs courses au super marché, boire un coup au bistrot et faire peser leur lettre à la poste, comme tout le monde.

Tout cela était impossible pour beaucoup, surtout ceux qui dépendaient de la solidarité familiale ou de celle du voisin pour aller en voiture de temps en temps goûter aux charmes de la consommation en ville.

Le village crevait et cela s’était accéléré depuis la mise en place de la déviation par le Conseil Général. Elle avait coûté la peau des fesses au contribuable et avait bénéficié de subventions européennes au nom du désenclavement. Elle permettait aux quelques rares heureux qui l’utilisaient de gagner 10 minutes en évitant les virages de la commune, impossibles à rectifier. La « déviation du Président », qu’on l’appelait, car si quelqu’un en avait profité pour raccourcir son trajet vers le Conseil Général, c’était bien lui. D’autres, plus critiques, insinuaient que le chantier de la déviation avait largement profité à une entreprise de BTP dont il était soi-disant actionnaire.

Bien évidemment, le petit resto du village qui vivotait avec le passage avait fermé rapidement de même que le Point U qui rendait tout de même quelques menus services.

Au moment du dessert, toute distance était rompue, l’apéro et le vin ayant fortement contribué à nous désinhiber.

Alors, Jo a sorti la bouteille de prune pour digérer le tout et j’en ai profité pour lui demander pourquoi il avait choisi de s’installer dans cette commune.

J’appris qu’il était traducteur free lance et que l’endroit, totalement exempt de « lieux de perdition » convenait totalement à ce métier qu’il exerçait pour le compte de maisons d’éditions ou bien pour celui de l’industrie pour l’élaboration des notices techniques.

De temps en temps, il s’offrait une petite semaine de vacances en Espagne pour « décompresser et voir du monde », m’avait-il dit. Les revenus de la location de son gîte qu’il avait aménagé lui-même lui permettaient ces « échappées belles ».

C’est à peu près tout ce que j’avais retenu de la conversation qui avait duré jusque vers trois heures du matin. Il faut dire que sur la fin, la prune avait eu un effet dévastateur sur mes capacités de compréhension.

 Je m’étais affalé sur le lit sans rien demander.

Contrairement à mon appréciation ironique, les corbeaux ne volaient pas sur le dos au dessus du village. Deux d’entre eux, les choucas, avaient pris leurs quartiers dans le clocher. Un groupe de freux s’était installé à l’entrée de la commune. Les corneilles, quand à elles, squattaient le cimetière. Aucun ne regardait en l’air.

C’est sur le coup des six heures du matin, l’heure légale, que les corvidés se sont mis en mouvement et se sont abattus sur la longère de Jo avec une précision de cheminot : un coup de bélier dans sa porte et un autre dans la mienne en même temps. A peine le temps de réaliser que le bruit ne venait pas de mes rêves que j’étais déjà menotté dans le dos, la gueule écrasée par terre.

« Police », qu’ils gueulaient, sans que cela me rassure pour autant.

En trois minutes montre en mains, les choses étaient pliées. Ah, ils avaient fait de progrès, les archers de la République, depuis l’affaire Merah à Toulouse : on tape d’abord et on discute après, telle semblait désormais être leur devise.

J’étais totalement en panique, je claquais des dents et totalement tétanisé.

Deux molosses m’ont pris sous les bras, et m’ont traîné dans une voiture. Ainsi encadré, j’ai commencé un long périple vers une destination inconnue dans un convoi de plusieurs voitures armé comme un porte avion. Passée « la déviation du Président », nous avons récupéré une série de virages qui ont eu pour effet de me donner la nausée.

Le traumatisme de l’arrestation ajouté aux agapes de la nuit a provoqué chez moi une irrépressible envie de gerber, sans sommations. C’est ce qui s’est produit. Il n’était pas très content, et il me l’a fait savoir d’un coup de coude appuyé dans les côtes, le cow boy assis à ma gauche. Faut dire qu’il s’est pris une grosse part de la vomissure sur le froc et les chaussures. Le reste est allé se perdre entre les fauteuils avant du véhicule dans des endroits où l’on perd facilement les jetons de chariot du supermarché. Le reste du voyage s’est fait fenêtres ouvertes malgré la fraîcheur matinale.

Ils allaient avoir du mal à nettoyer leur carrosse, les flics d’élite, et il faudrait sans doute utiliser plusieurs bombes de désodorisant : des coups à faire perdre l’odorat à leurs chiens renifleurs anti explosifs.

Clermont Ferrand, tout le monde descend ! Juste le temps d’apercevoir Jo dans la cour de l’hôtel de police, bien encadré lui aussi, d’aller, sous surveillance, pisser et se passer de l’eau sur le visage, et hop, interrogatoire.

Nom, prénom,… le classique pour commencer, et après les questions plus ciblées : qu’est ce que vous faisiez là, avez-vous l’habitude de fréquenter votre logeur, comment l’avez-vous connu, pourquoi avez-vous un autocollant BzH sur votre vitre arrière, fréquentez-vous des mouvements autonomistes ?

Au travers de ces questions commençait à se dessiner un scénario, qui m’a été confirmé le lendemain après une nuit en cellule, par le juge qui m’a reçu pour me signifier ma remise en liberté.

Jo Etchévaria, de son vrai nom Bixente Errenteria avait été mêlé il y a vingt ans à un attentat contre un poste de la Guardia civile à San Sébastien. Ils avaient arrosé sec avant de balancer deux grenades à l’intérieur. Il n’y avait pas eu de mort, seulement des blessés. La plainte n’avait jamais été classée et la redoutable coopération entre polices française et espagnole avait fait le reste. Des images repérées sur des caméras de surveillance à Barcelone et une filature longue et minutieuse avaient été à l’origine de l’opération commando de la veille.

« Vous êtes donc libre, aucune charge n’ayant pu être retenue contre vous ». Il disait cela presque à regret, le juge, certain d’avoir entre les mains une affaire qui allait booster sa carrière.

« Si vous estimez avoir subi un préjudice quelconque, vous pouvez remplir une demande d’indemnisation qui sera examinée ». Il était bien bon, le juge. Il attendait peut-être que je les félicite lui et les services de police pour leur boulot. Il a fallu que j’insiste pour que l’on me ramène au gîte pour que je reprenne mes affaires et ma bagnole, et que je rentre chez moi.

Le gîte, c’était Beyrouth, tout avait été fouillé et mon sac complètement vidé. Quant à ma bagnole, le coffre avait été ouvert à l’explosif, au cas où, et de la vitre avant conducteur il ne restait que les éclats sur le siège et sur les tapis.

C’est dans cet état que je suis rentré chez moi, après avoir ôté l’autocollant autonomiste qui me désignait comme terroriste aux yeux des pandores.

Pendant longtemps, j’ai vu les corbeaux planer dans mes rêves. Leurs croassements me réveillaient chaque nuit, jusqu’à ce que ma compagne me pousse à consulter un psychologue.

Après trois séances que j’avais jugées inutiles, le psy m’avait dit « la parole, vous ce n’est pas votre truc », et il m’avait proposé d’écrire, pour moi, ma mésaventure.

Seule Jeanne avait jusqu’à présent eu le droit de lire ce qui précède. Aujourd’hui, grâce à cette forme de thérapie, je vais mieux et je partage avec vous cette histoire.

 

 

 

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commentaires

Flo 20/08/2012 14:38


Salut P'pa!


L'actualité "collectivités territoriales" est pauvre pendant ces 2 mois d'été mais ça t'empêche pas de glisser quelques lignes dans ta nouvelle!


Il y a aussi San Sebastien, bizarre, bizarre!


Bravo pour cette nouvelle, j'aime bien aussi l'affaire Bouchot "la boulette"!


Flo

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