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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 17:49

« Celui qui dans la vie, est parti de zéro pour n'arriver à rien dans l'existence n'a de merci à dire à personne »

L’aumônier avait acquis cet  humour caustique et désespéré au contact de la misère humaine. Il tentait d’éloigner les questions qu’il se posait sur sa foi en citant du Pierre Dac.

Il avait souri, Paulo, en entendant cette phrase.

Il avait souri mais il n’avait pas compris son sens et surtout pas qu’elle pouvait s’appliquer à lui.

Là et dans l’état où il était, il avait tout le temps de réfléchir. Oh ! Juste un peu, en fonction de ce que lui permettaient les quelques neurones qu’il avait réussi à connecter quand il était jeune.

Parti de zéro : ça c’était vrai, mais comme beaucoup de ses semblables de la génération d’après guerre, dans une famille qui n’était pas née avec une cuiller d’argent dans la bouche. Cinq bouches à nourrir, justement, le père, la mère et trois gosses nés à deux ans d’intervalles chacun, juste après le mariage.

Les oreillons, mal soignés, contractés par le père, avaient mis opportunément fin à une série qui s’annonçait prometteuse.

Même avec les allocs, les fins de mois étaient difficiles avec le seul salaire du père ouvrier à l’arsenal. La mère ouvrière en confection avant le mariage avait ne travaillait plus pour s’occuper de ses gosses et servir la soupe à sept heures tapantes au père.

On avait eu besoin des femmes pendant la guerre pour tenir les emplois vacants, mais une fois la paix revenue, pas question qu’elles continuent à vadrouiller à droite à gauche, à copiner avec le contremaître : à la maison pour la cuisine, le ménage et le repassage ! L’ordre social et surtout religieux était respecté.

Paulo n’était pas une arbalète à l’école et le cours complémentaire lui a fait comprendre qu’il n’était pas le bienvenu. Le certificat d’études primaires et un deuxième prix au concours de diction lui permettaient de savoir lire, écrire, compter et parler et c’était là l’essentiel que certains bacheliers atteignent à peine aujourd’hui.

L’apprentissage en usine lui avait fait toucher du doigt les rapports humains, l’existence des petits chefs, des fayots et des braves types.

Le C.A.P. au bout de quatre ans avait été pour lui un enfer, pas sur la partie technique qu’il maîtrisait mais sur la techno, à laquelle il ne comprenait pas grand-chose.

Paulo était un intuitif pas un cérébral.

Sans titre professionnel, en 1967, il s’était retrouvé O.S. à la chaîne qui produisait des Ami 8. Pas question de la ramener dans cet univers verrouillé par le syndicat unique manipulé par les patrons, et c’est à l’extérieur qu’il s’exprimait avec ses potes : parties de belotte et murges associées et de temps en temps le samedi soir, le bal, avec bagarres à la clé à la sortie avec la bande rivale.

En 1968, il avait cru se construire une conscience politique en allant manifester.

 Il s’était souvenu d’une maxime de son père à propos du rosbif du dimanche « tendre comme un pavé dans la gueule d’un flic » et avait voulu vérifier. Comme il n’était pas maladroit, il n’avait pas raté sa cible qui avait craché trois dents sur le trottoir, mais comme il n’était pas très sportif, les collègues de l’édenté l’avaient rattrapé, fait gouter de la matraque et des chaussures à clous avant d’être jeté dans le panier à salades.

Le juge avait moyennent apprécié ses exploits : « tentative d’homicide volontaire avec arme par destination », qu’il avait dit. Cela avait valu à Paulo un séjour de six mois en maison d’arrêt et une inscription au casier judiciaire qui lui fermait définitivement tous les emplois publics de cantonnier, de balayeur ou d’éboueur auxquels il aurait pu prétendre avec son CV.

En tôle on l’avait surnommé « l’étudiant », par dérision et par référence aux évènements du mois de mai, pas par rapport à son intelligence.

Compte tenu de son pedigree, il avait eu droit d’être incorporé pendant seize mois dans un régiment disciplinaire pour son service militaire. Il en avait chié mais il avait serré des dents. Les plus faibles étaient traités de bons à rien par les sous off, au pire de tarlouzes et chopaient plus souvent à leur tour des corvées de cuisine pendant que les autres pouvaient profiter de la seule permission mensuelle de 24 heures en allant voir les putes aux Halles.

A vingt et un an, âge de la majorité, il présentait déjà les stigmates d’une alcoolisation certaine sur la tronche et les tatouages sur les mains et dans le cou ainsi que ses dents pourries n’étaient pas le produit d’appel idéal, ni pour les patrons, ni pour les femmes.

 Il se contentait donc de petits contrats à droite à gauche, au boulot, comme en amour. Il se souvenait de sa jeunesse dans l’immeuble et des voisines, surtout d’Annette, blonde et belle comme un cœur et frêle comme une brindille, qu’il guettait derrière sa fenêtre, juste pour la voir et embellir sa journée.

Mais nous n’avions pas les mêmes valeurs comme on dit chez les marchands de rillettes  et nos destinées s’étaient séparées, elle, promise sans doute à un bel avenir, Paulo, à des lendemains plus incertains. Il l’avait vue en ville quelques années plus tard au bras d’un bellâtre avec des pantalons pattes d’éléphant et une chemise avec un col à manger de la tarte comme on disait à l’époque. Elle avait une veste en fourrure de lapin, signe de réussite. Son regard avait croisé le sien, globuleux, et s’était aussitôt détourné, de peur sans doute que son lapin ne chope la myxomatose.

Il avait fini par opter pour l’intérim pour tout et comme il n’était pas feignant au boulot, ni brutal avec les femmes, ça l’a bien fait, comme on dit, pendant 20 ans. « Ni dieu, ni maître » « Une femme dans chaque port », il avait construit son quotidien comme ça en ne voyant pas la marginalisation qui guettait, qui s’approchait à grands pas.

Un contrat de cinq ans sur une plateforme pétrolière en Afrique a marqué ce virage. Les seules relations sincères qu’il pouvait avoir sont sorties de son horizon et celles qu’il a pu reconstruire étaient essentiellement basées sur l’argent, l’alcool et la prostitution. Autant dire que le fric gagné repartait aussitôt dans le circuit économique local et que son livret chez l’écureuil restait désespérément vide.

Cette vie de nabab fut interrompue par le paludisme qui signa, un an avant la fin du contrat, son retour à la réalité française : le chômage et l’isolement qui va avec.

Il avait réussi à se faire attribuer une HLM dans la ZUP. Là aussi les choses avaient changé : quand il était parti, c’était le bordel tous les soirs dans le quartier, d’autant que les flics de la BAC rechignaient à venir rétablir l’ordre de peur de se faire allumer ou se faire traiter de racistes.

Les imans avaient réussi la où la république avait échoué et un calme relatif régnait dans les tours, avec comme corollaire les « grands frères » omniprésents et de moins en moins de petites beurettes sympas dans la rue ; ça lui manquait à Paulo qui, à défaut d’être un tombeur, savourait « les plaisirs de la rétine », comme il disait.

Sur le boulot, il avait fallu faire une croix. A l’époque des winners et des plans sociaux, il n’avait plus le profil, Paulo.

Juste des petits boulots, en contrat aidé, à désherber des espaces naturels avec suivi obligé par l’animateur d’insertion et l’assistante sociale qui veillaient à ce qu’il ne boive pas trop son RMI. Il avait même eu le droit à la conseillère en économie sociale qui lui disait en gros comment se passer de ce qu’il avait envie et d’aller faire le plein chaque semaine aux restaurants du cœur. Il disait rien, Paulo, il courbait l’échine et encaissait les remarques à la noix de petites nanas qui ne connaissaient rien à la vraie vie.

C’est en défrichant une rabine qu’il avait fait connaissance d’une tribu de manouche qui squattait à côté. Il s’était lié d’amitié avec le chef, Roméo, qui l’avait mis en cheville avec les jeunes du campement qui arrondissaient leurs fins de mois avec le cuivre et les autoradios.

Paulo, qui avait toute sa vie suivi le stage de « techniques de survie en milieu hostile », surtout la pratique, s’était bien adapté au travail de nuit et ne manquait jamais le partage de la thune après la vente du matos, un peu comme les actionnaires des grosses boîtes, après la publication des comptes.

Les bénéfices étaient réinvestis rapidement soit dans l’amélioration de son petit confort, soit pour se payer une pizzéria de temps en temps à la cafeteria du super marché.

Un gagne petit, et récidiviste de surcroit, qu’il avait dit le juge, un humaniste qui ne l’avait pas embastillé, mais condamné à des travaux d’intérêt général.

Il était fatigué. Il était arrivé au bout du bout dans cet hospice pour indigents où l’aumônier, mine de rien, n’était pas venu pour rigoler, mais plus prosaïquement lui administrer les derniers sacrements.

Il était arrivé à rien et n’avait personne à remercier. Il venait de repasser le film de sa vie en cinq minutes.

Il attendait la suite, le voyage organisé en fourgon mortuaire rien que pour lui par le C.C.A.S., le carré des indigents, la petite prière récitée par l’aumônier et le bouquet de fleurs des gens de l’association « mourir dans la dignité ».

Il vit le fameux tunnel de lumière et il crut apercevoir Sainte Rita, la patronne des causes perdues, lui faire un sourire.

C’était pas forcement mauvais signe : le paradis des losers existait peut-être. 

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Tweed 08/08/2012 05:55


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