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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 06:41

Jacques avait entre les mains un document rare.

Depuis qu’il avait commencé ses recherches généalogiques, seuls des extraits de registres paroissiaux ou municipaux ou bien encore des copies d’écran d’ordinateur, beaucoup moins poétiques, peuplaient son quotidien. Il s’efforçait de reconstituer l’histoire familiale.

Jusqu’à présent, il n’avait découvert que des laboureurs, des journaliers des domestiques ou des servantes dans son ascendance, et il avait fallu attendre le début du 20ème siècle, celui de l’industrialisation pour se découvrir un grand père chauffeur de four à l’usine à gaz.

Le document qu’il avait entre les mains ne cadrait pas avec cette histoire familiale. Son épouse l’avait découvert dans une brocante en fouillant dans une valise remplie de vieux papiers. Ce qui avait attiré son attention, c’était le nom écrit à la plume, son patronyme, qui figurait en première page précédé de la mention « Monsieur ».

Il s’agissait d’un menu de fête, sans doute de mariage, qui avait eu lieu le 5 juillet 1911 à Torcy le Grand en Seine Maritime. Le papier utilisé, bien que jauni par le temps, était de qualité. Un gaufrage en relief ornait la première page et surmontait deux lettres entrelacées, les initiales des deux familles. La typographie était soignée.

L’esprit de Jacques vagabonda et il s’imagina  observer les convives autour des tables dégustant les mets qui leur étaient servis.

Des corbeilles de roses et de lys odorants suspendus agrémentaient les murs de la salle. Un chemin de table tressé de fleurs des champs ajoutait au parfum ambiant et à la symphonie des couleurs.

Le déjeuner du 5 juillet constituait sans doute une formalité, si l’on avait pris soin de prendre un petit déjeuner léger. Jambon, crevettes, saucisson, anchois furent servis en hors d’œuvre, suivis d’un saumon du Rhin et d’un suprême de canetons grand duc en entrée. Des Chapons du Mans constituaient le plat de résistance, accompagnés de salade, de petits pois à la française. Une crème andalouse glacée et des desserts variés concluaient ce déjeuner servi avec du Chablis, du Pommerol, du Pomard et du Champagne.

A ce stade, les proches parents des mariés faisaient bonne figure. Ils avaient pris soin de manger des petites quantités : la journée allait être longue. Le recteur de la paroisse qui était de tous les mariages, et ils avaient été nombreux en 1911, arborait un embonpoint de bon aloi sous sa soutane et présentait quelques rougeurs aux joues à la fin du déjeuner. En bénissant le repas, il avait prononcé quelques mots qui laissaient entendre la conclusion d’une trêve divine de deux jours avec le créateur concernant le pêché de gourmandise.

Cela n’avait pas échappé à certains convives peu habitués à ces agapes en raison de leur rang social. Ils s’en étaient donné à cœur joie lors de ce premier repas reprenant même deux fois des plats qui leur étaient présentés.

Vers 17 heures, le tour du parc du manoir dans lequel se déroulaient ces festivités, fut le bienvenu. Il permit aux plus prudents de se reposer et de digérer à l’ombre en devisant gaiement sur la toilette de la mariée, la prestance du marié dans son uniforme de l’armée et la sollicitude non feinte des parents des époux à l’égard de tous leurs invités.

Les plus impétueux montèrent dans les barques et entamèrent une course dans la pièce d’eau, ce qui ne facilita pas une digestion sereine et provoqua deux ou trois bains forcés. Quelques couples s’éloignèrent dans les bosquets et donnèrent à cet instant de repos une touche  plus intime où l’échange de caresses et de baisers avait remplacé les propos badins et les œillades complices du repas.

L’état des troupes était mitigé lors de la reprise des hostilités, vers 21 heures, d’autant que certains, conquis par la robe du Pommerol avaient consommé discrètement les dernières bouteilles dans l’arrière salle. Erreur fatale, lorsque l’on savait ce qui les attendait au dîner : après le potage crème Argenteuil et les barquettes favorites, le turbot sauce dieppoise suivi de timbales de ris de veau et de poulets Demidoff en entrée constituèrent une sorte de point de non retour pour certains convives.

Le chef cuisinier avait, en accord avec les parents des mariés, anticipé cette situation et demandé un intermède musical de 30 minutes par l’orchestre de chambre avant de servir les dindonneaux truffés, les cœurs d’artichauts et le buisson d’écrevisses suivis d’une glace plombière, d’une pièce montée et de desserts variés.

Discrètement, les hommes desserraient leurs ceintures et les femmes regrettaient leur tenue ajustée  qui leur allait si bien, mais qui présentait un réel handicap en la circonstance. Quelques agrafes de corsets furent enlevés ce qui mit un peu plus quelques poitrines en valeur et provoqua des rougeurs chez les voisins de table qui n’avaient pas besoin de ce trouble supplémentaire. Des pieds faisaient connaissance sous la table, des mains se frôlaient.

Les moins vaillants des invités, les imprudents, ceux qui avaient goûté outre mesure au Pommerol furent terrassés rapidement par le Madère, le Château Védrines-Barsac, le Château Nénin et le Château Beycherelle. Ils n’allèrent pas au bout du repas et commencèrent, sur les coups de 23 heures à s’éclipser discrètement pour prendre l’air. Il faut dire que l’ordonnancement des tables avait intégré la faiblesse coutumière de certains convives qui avaient été placés judicieusement auprès des sorties. Seul le recteur, placé comme il se doit à la table d’honneur, et par conséquent empêché de sortir, s’était livré, les mains croisées sur son embonpoint,  à une légère somnolence postprandiale que tout le monde interpréta comme une intense méditation religieuse destinée à la protection des futurs époux et de leur descendance.

Champagne et café accompagné de liqueurs dont une délicieuse fine champagne 1856 conclurent ce repas merveilleux, préparé avec soin par le meilleur chef de la région accompagné de sa brigade.

Si l’ouverture du bal fut suivie par l’ensemble des convives, les couples de danseurs furent de moins en moins nombreux au cours de la soirée et l’on entendit même dans le parc, quelques éclats de voix féminines reprochant amèrement à leurs conjoints leur manque de tenue en société ainsi que quelques ronflements rapidement couverts par la brise nocturne. D’autres couples, plus discrets, reprirent leurs étreintes de l’après midi.

Ce fut une belle journée et une belle nuit.

Le lendemain, les troupes se présentèrent au déjeuner en ordre dispersé. Les excès de la veille avaient laissé des traces sur certains visages. L’apothicaire de la commune, invité lui aussi avait discrètement prodigué ses soins à base de comprimés, sels et autres tisanes aux plus mal en point.

La nuit avait également été courte pour ceux qui avaient rejoué leur propre nuit de noces. On pouvait le remarquer à l’ordonnancement approximatif des chignons et aux yeux bordés de bonheur.

L’idée de se remettre à table ne réjouissait pas tout le monde mais il fallait tout de même en passer par là pour faire bonne figure devant les familles invitantes. Cela commençait fort avec une tête de veau tortue suivie de filets de soles de Cancale et de salmis de canetons. La salade qui accompagnait le rosbif fut la bienvenue pour donner un peu de légèreté juste avant les langoustes à la parisienne. Le turban d’ananas au kirsch et les desserts variés marquèrent la fin de ce qui fut, pour les moins prudent, une épreuve et, pour les autres, un délice de finesse et de recherche culinaire.

Le Château Rosette, les Pommerol, Chablis, Nuits et Champagne eurent bizarrement moins de succès que la veille. Il faut dire que certaines épouses ulcérées par le comportement de leurs conjoints la veille distribuaient généreusement des coups de pieds sous la table à chaque tentative de remplissage de verres.

Jacques en était là dans son voyage culinaire et sensuel. Il avait conclu que non, décidément, ce patronyme identique au sien figurant sur le menu du 5 juillet 1911, n’avait aucun lien avec ses ascendants qui tous avaient des origines rurales et qui habitaient tous dans la campagne d’Ille et Vilaine. Il venait juste de rêver qu’il appartenait à une famille aisée pour qui la table était un signe de distinction certain, alors que dans sa famille réelle, on était sans doute davantage habitué au plat unique à base de cochonnaille, de blé noir et de poulet dans les grandes occasions.

Il rêvait encore lorsque la voix de Jeanne le sortit de sa torpeur.

« Jacques, viens dîner ! ».

Il était vingt heures passé. Un parfum de cuisine se diffusait dans le couloir et emplissait délicatement ses narines, faisant la fusion avec son vagabondage culinaire imaginaire.

« J’ai préparé des noix de coquilles Saint Jacques à l’aigre-doux accompagné de flans de carottes et en dessert un crumble fraises rhubarbe. Ce n’est peut-être pas très raisonnable pour un soir, mais ma gourmandise à pris le dessus et j’avais envie de partager cet instant avec toi ».

Encore imprégné des vingt six plats et desserts et des grands crus dont il venait d’égrener la lecture, Jacques s’entendit répondre hypocritement : « Ce n’est pas très raisonnable, en effet », avant de porter à sa bouche la première noix de saint jacques délicatement nappée de sauce aigre-doux et d’en laisser exploser les saveurs.

Jeanne se leva et caressa le cou de jacques. Elle lui prit la main qu’elle déposa délicatement sur son chemisier à l’endroit du cœur. Jeanne soupira. En mordillant l’oreille de Jacques, elle murmura : « Viens, le dessert peut attendre ».

 

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16 août 2012 4 16 /08 /août /2012 16:55

Son journal avait envoyé Bernard Gatien pour faire un papier sur les festivités estivales organisées par le comité des fêtes de la Chapelle de la Lagune.

La fête de la moule que ça s’appelait.

Le comité, présidé par M. Bouchot (ça ne s’invente pas) qui espérait se faire une notoriété pour les prochaines élections municipales, avait bien fait les choses : 4 tonnes de moules et 2 de patates pour les frites, des fûts de bière et des cubitainers de vin blanc pour faire passer le tout. Pour les allergiques aux fruits de mer, il avait même prévu un stand andouille chaude avec vin rouge et patates à l’eau.

Les bénévoles arboraient un superbe T-shirt bleu frappé du sigle de la banque locale qui avait prêté le camion sono.

Côté animation, on avait fait venir le sosie d’un humoriste autrefois célèbre pour ses saillies graveleuses, mais qui avait plutôt bien évolué au fil du temps, ce qui n’était pas le cas pour le sosie lui-même qui en était resté aux blagues salaces d’origine.

Pour les intermèdes musicaux, le groupe folklorique local avait prévu de ressortir le répertoire du siècle dernier avec Josette à la vielle et Joël à l’accordéon.

Tout était prêt, sauf le temps des deux jours précédents qui avait rendu le terrain un tantinet boueux malgré les bottes de pailles étalées par les bénévoles, sauf la qualité des moules, sauf le répertoire du sosie qui tournait beaucoup trop autour de la saillie mytilicole.

Ajoutons à cela l’animosité légendaire entre M. Bouchot et le Maire de la commune qui souhaitait élever le niveau culturel, et l’attitude de quelques bénévoles qui avaient tâté, dès le matin, du cubi de vin blanc « pour voir s’il était suffisamment frais ». Le sosie avait participé aux tests.

Les ingrédients étaient réunis pour faire un article imagé que son rédacteur en chef refuserait à Bernard Gatien au prétexte que « cela froisserait les abonnés de la commune et donnerait une mauvaise image de la ruralité ».

Il en avait marre d’écrire chaque dimanche soir des articles sirupeux sur le concours de lancer de pantoufles, sur les « gracieuses » majorettes de Muflon le Contour, sur le championnat des bouffeurs de galettes saucisses et l’élection de miss muguet le premier mai.

Il en avait marre de cette pseudo « ruralité » mise à toutes les sauces et qui n’était rien d’autre que le maintien d’un conservatisme crasse, alors que la population était capable d’aller vers le meilleur si on le lui proposait, mais qu’importe, il ferait comme d’habitude pour gagner sa croûte. Il écrirait un bel article accompagné d’une belle photo dans lequel il mettrait l’accent sur le formidable succès de la fête malgré des ondées passagères, l’humour « décalé » du sosie qui avait rencontré un grand succès et l’engagement des bénévoles pour la défense d’un patrimoine local cher au cœur des édiles.

Cela donnait ces quelques lignes :

 « La fête de la moule à la Chapelle de la Lagune »

« Pour sa 12ème édition, le succès de cette fête qui fait désormais partie des manifestations qui comptent dans la Région ne s’est pas démenti. Malgré le temps incertain, les bénévoles du comité des fêtes ont mis tout en œuvre pour satisfaire les 2500 personnes qui avaient fait le déplacement. A côté des nourritures terrestres, le côté culturel et convivial n’avait pas été oublié et le groupe folklorique local ainsi que le sosie de notre humoriste national ont su mettre une belle ambiance.

Au soir de cette belle journée, les officiels se félicitaient du succès de cette fête qui a mis brillamment en avant les valeurs et la culture locale   »

Une photo du Maire, accompagné de son épouse, du Président du comité des fêtes et du sosie chapeautait l’article qui figurerait dans les pages régionales, compte tenu de « l’importance » de cette manifestation.

Fatigué et frustré par l’exercice obligé de langue de bois auquel il s’était livré, il se mit à rédiger pour lui-même un second article, beaucoup plus objectif et détaillé. Il avait en projet, une fois parti en retraite, de publier un recueil de ses meilleures observations des mœurs locales, pas des articles publiés dans le journal.

 « Dimanche dernier, la 12èmeédition de la fête de la moule de la Chapelle de la Lagune n’a pas eu le succès espéré, par la faute des conditions climatiques qui ont totalement gâché la fête et transformé le terrain en bain de boue géant.

Au lieu des 6000 personnes attendues, ce sont seulement 2500 participants qui ont été accueillis, fort heureusement pourrait-on dire, car, en raison de l’origine douteuse d’une partie des moules consommées, de nombreuses indispositions ont été constatées en fin de journée qui ont mobilisé le corps médical et para médical du canton, ainsi que la supérette sollicitée pour fournir en urgence plusieurs dizaines de paquets de papier toilette.

Dès le début de la matinée, des incidents avaient eu lieu lors de la préparation de la fête.

Quelques bénévoles fortement imbibés par les vapeurs de vin blanc avaient procédé au montage approximatif de la scène sur laquelle allaient se produire le sosie et le groupe folklorique local puis ils avaient entonné quelques chansons paillardes au moment de la sortie de la messe, ce qui n’avait pas été du meilleur effet et entraîné une vive protestation du curé auprès des organisateurs.

Le « Sosie », qui avait participé aux agapes et promettait une « prestation d’enfer » pour l’après midi avait entrepris de séduire la femme du Président du comité des fêtes, connue pour sa légendaire convivialité, et était arrivé à ses fins dans le local de stockage des moules.

Remonté par son succès du matin, le sosie avait effectivement fait ce qu’il avait annoncé et en avait rajouté dans le salace et le grivois, ce qui avait provoqué le départ de familles cherchant à préserver les oreilles chastes de leur progéniture. Une panne de micro fort opportune avait mis un terme au show du sosie fermement prié de quitter la scène.

Une bagarre avait alors éclaté en coulisse entre le Président du Comité des fêtes, mis au courant de son infortune conjugale, et le sosie, qui aurait désormais des difficultés à se prévaloir de sa ressemblance physique pour se faire engager dans d’autres manifestations.

Le groupe folklorique local, chargé de faire oublier ce qui venait de se passer entra alors en scène et commença à danser. C’est lors de la gavotte que se produisit l’accident, à savoir un effondrement de la scène bricolée par les fêtards du matin. Pas de blessures graves mais quelques contusions et quelques blessures d’amour propre pour certaines danseuses au physique avantageux qui avaient perdu leurs jupes dans la mêlée et de danseurs au pantalon déchiré laissant entrevoir pour l’un d’entre eux un string panthère du meilleur effet.

Cette journée fut donc un fiasco pour le comité des fêtes : des invendus, des cubis de vin pleins qu’il faudrait chercher à replacer et de l’andouille grillée à jeter. Le bilan financier s’annonçait catastrophique, mais en termes d’image c’était bien pire. Plus question pour M. Bouchot, grillé, carbonisé, et son infortune conjugale mise sur la place publique de surcroit, de vouloir jouer désormais un quelconque rôle dans la vie politique locale.

Le Maire, effondré par le bilan désastreux de cette journée, avait bien fait comprendre au Président du Comité des Fêtes qu’il fallait qu’il passe la main définitivement.

Bernard Gatien ajouta la même photo que celle illustrant l’article officiel avec la légende suivante : « Avant la tempête ».

Avant d’aller se coucher, satisfait de ce double exercice, il envoya par mail l’article officiel à la rédaction de son journal. Du moins, le croyait-il…

Ce n’est que le lendemain en ouvrant le journal aux pages régionales, qu’il s’aperçut de son erreur de transmission.

Son article, enfin celui qu’il réservait pour ses mémoires, occupait un quart de page sous le titre « Des incidents en série à la fête de la moule à La Chapelle ».

Il apprit plus tard que son rédacteur en chef que l’on surnommait « Pas de vagues » était absent lors du bouclage du journal en raison d’une indigestion de foie gras et que le stagiaire qui l’avait remplacé avait cru bien faire en publiant, sans le relire, dans la rubrique « faits divers », l’article d’un localier réputé pour sa pondération et sa mesure. 

Cet épisode avait mis un terme prématuré à la carrière de journaliste de Bernard et anticipé celle d’écrivain.

Le cataclysme provoqué au journal avait été suivi d’autres licenciements, dont celui du rédacteur en chef de la locale et du stagiaire et le Directeur de la publication avait présenté ses excuses aux lecteurs en première page.

Le journal avait du faire face à de nombreuses protestations, avait perdu des lecteurs mais en avait gagné d’autres et avait été attaqué au civil par le Président du Comité des fêtes pour « atteinte à la vie privée ».

Le Conseiller général du canton s’était ému de la parution de cet article qui, avait-il dit « était une insulte aux courageux bénévoles qui chaque année ne comptaient pas leur temps pour l’organisation des fêtes locales si prisées de nos concitoyens et si utiles à la vie économique locale… ». Il avait simplement omis d’ajouter « et au conseiller général qui en profite pour se faire de la pub au travers du versement d’une subvention pour le développement touristique».

Le Maire, en l’absence d’opposition aux élections municipales suivantes avait été réélu dès le premier tour et lui et son équipe planchaient désormais sur l’organisation d’un festival de musique classique en lien avec l’école intercommunale de musique.

« L’affaire Bouchot », comme on l’appelait maintenant avait longtemps fait les délices des cours de déontologie et de vérification des sources dans les écoles de journalisme qui conviaient régulièrement Bernard Gatien à venir faire des exposés sur ces sujets. A ces occasions, il ne manquait jamais de souligner les liens ambigus existants entre la presse locale et les forces politiques conservatrices en appuyant sur le glissement observé vers les mouvements extrémistes.

 

 

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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 17:49

« Celui qui dans la vie, est parti de zéro pour n'arriver à rien dans l'existence n'a de merci à dire à personne »

L’aumônier avait acquis cet  humour caustique et désespéré au contact de la misère humaine. Il tentait d’éloigner les questions qu’il se posait sur sa foi en citant du Pierre Dac.

Il avait souri, Paulo, en entendant cette phrase.

Il avait souri mais il n’avait pas compris son sens et surtout pas qu’elle pouvait s’appliquer à lui.

Là et dans l’état où il était, il avait tout le temps de réfléchir. Oh ! Juste un peu, en fonction de ce que lui permettaient les quelques neurones qu’il avait réussi à connecter quand il était jeune.

Parti de zéro : ça c’était vrai, mais comme beaucoup de ses semblables de la génération d’après guerre, dans une famille qui n’était pas née avec une cuiller d’argent dans la bouche. Cinq bouches à nourrir, justement, le père, la mère et trois gosses nés à deux ans d’intervalles chacun, juste après le mariage.

Les oreillons, mal soignés, contractés par le père, avaient mis opportunément fin à une série qui s’annonçait prometteuse.

Même avec les allocs, les fins de mois étaient difficiles avec le seul salaire du père ouvrier à l’arsenal. La mère ouvrière en confection avant le mariage avait ne travaillait plus pour s’occuper de ses gosses et servir la soupe à sept heures tapantes au père.

On avait eu besoin des femmes pendant la guerre pour tenir les emplois vacants, mais une fois la paix revenue, pas question qu’elles continuent à vadrouiller à droite à gauche, à copiner avec le contremaître : à la maison pour la cuisine, le ménage et le repassage ! L’ordre social et surtout religieux était respecté.

Paulo n’était pas une arbalète à l’école et le cours complémentaire lui a fait comprendre qu’il n’était pas le bienvenu. Le certificat d’études primaires et un deuxième prix au concours de diction lui permettaient de savoir lire, écrire, compter et parler et c’était là l’essentiel que certains bacheliers atteignent à peine aujourd’hui.

L’apprentissage en usine lui avait fait toucher du doigt les rapports humains, l’existence des petits chefs, des fayots et des braves types.

Le C.A.P. au bout de quatre ans avait été pour lui un enfer, pas sur la partie technique qu’il maîtrisait mais sur la techno, à laquelle il ne comprenait pas grand-chose.

Paulo était un intuitif pas un cérébral.

Sans titre professionnel, en 1967, il s’était retrouvé O.S. à la chaîne qui produisait des Ami 8. Pas question de la ramener dans cet univers verrouillé par le syndicat unique manipulé par les patrons, et c’est à l’extérieur qu’il s’exprimait avec ses potes : parties de belotte et murges associées et de temps en temps le samedi soir, le bal, avec bagarres à la clé à la sortie avec la bande rivale.

En 1968, il avait cru se construire une conscience politique en allant manifester.

 Il s’était souvenu d’une maxime de son père à propos du rosbif du dimanche « tendre comme un pavé dans la gueule d’un flic » et avait voulu vérifier. Comme il n’était pas maladroit, il n’avait pas raté sa cible qui avait craché trois dents sur le trottoir, mais comme il n’était pas très sportif, les collègues de l’édenté l’avaient rattrapé, fait gouter de la matraque et des chaussures à clous avant d’être jeté dans le panier à salades.

Le juge avait moyennent apprécié ses exploits : « tentative d’homicide volontaire avec arme par destination », qu’il avait dit. Cela avait valu à Paulo un séjour de six mois en maison d’arrêt et une inscription au casier judiciaire qui lui fermait définitivement tous les emplois publics de cantonnier, de balayeur ou d’éboueur auxquels il aurait pu prétendre avec son CV.

En tôle on l’avait surnommé « l’étudiant », par dérision et par référence aux évènements du mois de mai, pas par rapport à son intelligence.

Compte tenu de son pedigree, il avait eu droit d’être incorporé pendant seize mois dans un régiment disciplinaire pour son service militaire. Il en avait chié mais il avait serré des dents. Les plus faibles étaient traités de bons à rien par les sous off, au pire de tarlouzes et chopaient plus souvent à leur tour des corvées de cuisine pendant que les autres pouvaient profiter de la seule permission mensuelle de 24 heures en allant voir les putes aux Halles.

A vingt et un an, âge de la majorité, il présentait déjà les stigmates d’une alcoolisation certaine sur la tronche et les tatouages sur les mains et dans le cou ainsi que ses dents pourries n’étaient pas le produit d’appel idéal, ni pour les patrons, ni pour les femmes.

 Il se contentait donc de petits contrats à droite à gauche, au boulot, comme en amour. Il se souvenait de sa jeunesse dans l’immeuble et des voisines, surtout d’Annette, blonde et belle comme un cœur et frêle comme une brindille, qu’il guettait derrière sa fenêtre, juste pour la voir et embellir sa journée.

Mais nous n’avions pas les mêmes valeurs comme on dit chez les marchands de rillettes  et nos destinées s’étaient séparées, elle, promise sans doute à un bel avenir, Paulo, à des lendemains plus incertains. Il l’avait vue en ville quelques années plus tard au bras d’un bellâtre avec des pantalons pattes d’éléphant et une chemise avec un col à manger de la tarte comme on disait à l’époque. Elle avait une veste en fourrure de lapin, signe de réussite. Son regard avait croisé le sien, globuleux, et s’était aussitôt détourné, de peur sans doute que son lapin ne chope la myxomatose.

Il avait fini par opter pour l’intérim pour tout et comme il n’était pas feignant au boulot, ni brutal avec les femmes, ça l’a bien fait, comme on dit, pendant 20 ans. « Ni dieu, ni maître » « Une femme dans chaque port », il avait construit son quotidien comme ça en ne voyant pas la marginalisation qui guettait, qui s’approchait à grands pas.

Un contrat de cinq ans sur une plateforme pétrolière en Afrique a marqué ce virage. Les seules relations sincères qu’il pouvait avoir sont sorties de son horizon et celles qu’il a pu reconstruire étaient essentiellement basées sur l’argent, l’alcool et la prostitution. Autant dire que le fric gagné repartait aussitôt dans le circuit économique local et que son livret chez l’écureuil restait désespérément vide.

Cette vie de nabab fut interrompue par le paludisme qui signa, un an avant la fin du contrat, son retour à la réalité française : le chômage et l’isolement qui va avec.

Il avait réussi à se faire attribuer une HLM dans la ZUP. Là aussi les choses avaient changé : quand il était parti, c’était le bordel tous les soirs dans le quartier, d’autant que les flics de la BAC rechignaient à venir rétablir l’ordre de peur de se faire allumer ou se faire traiter de racistes.

Les imans avaient réussi la où la république avait échoué et un calme relatif régnait dans les tours, avec comme corollaire les « grands frères » omniprésents et de moins en moins de petites beurettes sympas dans la rue ; ça lui manquait à Paulo qui, à défaut d’être un tombeur, savourait « les plaisirs de la rétine », comme il disait.

Sur le boulot, il avait fallu faire une croix. A l’époque des winners et des plans sociaux, il n’avait plus le profil, Paulo.

Juste des petits boulots, en contrat aidé, à désherber des espaces naturels avec suivi obligé par l’animateur d’insertion et l’assistante sociale qui veillaient à ce qu’il ne boive pas trop son RMI. Il avait même eu le droit à la conseillère en économie sociale qui lui disait en gros comment se passer de ce qu’il avait envie et d’aller faire le plein chaque semaine aux restaurants du cœur. Il disait rien, Paulo, il courbait l’échine et encaissait les remarques à la noix de petites nanas qui ne connaissaient rien à la vraie vie.

C’est en défrichant une rabine qu’il avait fait connaissance d’une tribu de manouche qui squattait à côté. Il s’était lié d’amitié avec le chef, Roméo, qui l’avait mis en cheville avec les jeunes du campement qui arrondissaient leurs fins de mois avec le cuivre et les autoradios.

Paulo, qui avait toute sa vie suivi le stage de « techniques de survie en milieu hostile », surtout la pratique, s’était bien adapté au travail de nuit et ne manquait jamais le partage de la thune après la vente du matos, un peu comme les actionnaires des grosses boîtes, après la publication des comptes.

Les bénéfices étaient réinvestis rapidement soit dans l’amélioration de son petit confort, soit pour se payer une pizzéria de temps en temps à la cafeteria du super marché.

Un gagne petit, et récidiviste de surcroit, qu’il avait dit le juge, un humaniste qui ne l’avait pas embastillé, mais condamné à des travaux d’intérêt général.

Il était fatigué. Il était arrivé au bout du bout dans cet hospice pour indigents où l’aumônier, mine de rien, n’était pas venu pour rigoler, mais plus prosaïquement lui administrer les derniers sacrements.

Il était arrivé à rien et n’avait personne à remercier. Il venait de repasser le film de sa vie en cinq minutes.

Il attendait la suite, le voyage organisé en fourgon mortuaire rien que pour lui par le C.C.A.S., le carré des indigents, la petite prière récitée par l’aumônier et le bouquet de fleurs des gens de l’association « mourir dans la dignité ».

Il vit le fameux tunnel de lumière et il crut apercevoir Sainte Rita, la patronne des causes perdues, lui faire un sourire.

C’était pas forcement mauvais signe : le paradis des losers existait peut-être. 

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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 20:40

 

Les trois derniers mois avaient été durs. Entre le décès accidentel de mes parents, mon licenciement économique de la boîte dans laquelle je bossais depuis vingt ans et le départ de ma fille aînée pour l’Australie où elle avait trouvé un job à la mesure de son talent, j’avais besoin de souffler.

Je m’étais inscrit à Pôle Emploi pour pouvoir prétendre à mes droits, mais je savais bien que la période d’inactivité qui s’ouvrait devant moi allait durer plusieurs mois, alors autant se donner un peu d’air, faire le point, et essayer de reprendre le dessus, si c’était possible, pour repartir du bon pied en septembre.

Jeanne, ma compagne, que je ne voyais qu’en fin de semaine depuis qu’elle bossait à 150 kms, avait approuvé mon projet d’une semaine au vert, seul, dans un endroit perdu que j’avais connu lorsque tout allait encore bien avec mon ex et où nous étions posés pendant quinze jours, avec les enfants.

C’était dans le Massif Central, un petit village perdu, qui possédait comme seule activité, une maison familiale rurale qui accueillait des vacanciers pendant la saison estivale.

Les locaux regroupés autour de la place centrale du village, à côté de l’église, donnaient sur un immense tilleul planté sous la révolution, sous lequel nous étions quasiment au sec pour jouer aux boules lorsqu’il pleuvait.

Jeanne, qui acceptait d’entendre quelques souvenirs de mon passé, lorsqu’ils étaient liés aux enfants, avait éclaté de rire en m’écoutant parler de ces bons moments dans ce lieu improbable, là où, avais-ajouté pour forcer le trait « les corbeaux volent sur le dos pour ne pas voir la misère qu’il y a en bas ».

Rien sur le net, la commune de 300 habitants n’avait bien évidemment pas de site. Rien non plus à la rubrique « maison familiale » qui avait fermé depuis dix ans. Je m’étais résolu à appeler la Mairie qui m’avait confirmé que les possibilités d’hébergement estivale dans la commune se résumaient à un gîte tenu par un dénommé Jo Etchévaria.

Le contact avait été cordial et nous avions fait affaire : il pouvait me louer son gîte pour une semaine.

« Como esta, Jacques ? » Jo m’accueillit chaleureusement et m’aida à m’installer dans le gîte situé à vingt mètres de sa longère.

« Je suppose que tu ne sais pas où manger ce soir et comme il n’y a rien à moins de 15 bornes je t’invite à dîner, c’est compris dans le prix de la semaine ».

Il avait bien fait les choses : après deux ou trois apéros à échanger des propos de circonstance, le climat s’était nettement détendu au moment de passer à table.

Charcuterie de campagne, tripoux pommes de terre, cantal jeune et faisselle, j’avais apprécié le menu et le vin local qui allait avec…

Pendant le dîner nous avions parlé du village, qui perdait chaque année des habitants soit par mort naturelle soit par déménagement parce l’absence de services publics et de commerces de proximité se faisait sentir.

Le camion de l’épicier, subventionné par le Conseil Général, ne faisait pas tout et certains voulaient pouvoir faire leurs courses au super marché, boire un coup au bistrot et faire peser leur lettre à la poste, comme tout le monde.

Tout cela était impossible pour beaucoup, surtout ceux qui dépendaient de la solidarité familiale ou de celle du voisin pour aller en voiture de temps en temps goûter aux charmes de la consommation en ville.

Le village crevait et cela s’était accéléré depuis la mise en place de la déviation par le Conseil Général. Elle avait coûté la peau des fesses au contribuable et avait bénéficié de subventions européennes au nom du désenclavement. Elle permettait aux quelques rares heureux qui l’utilisaient de gagner 10 minutes en évitant les virages de la commune, impossibles à rectifier. La « déviation du Président », qu’on l’appelait, car si quelqu’un en avait profité pour raccourcir son trajet vers le Conseil Général, c’était bien lui. D’autres, plus critiques, insinuaient que le chantier de la déviation avait largement profité à une entreprise de BTP dont il était soi-disant actionnaire.

Bien évidemment, le petit resto du village qui vivotait avec le passage avait fermé rapidement de même que le Point U qui rendait tout de même quelques menus services.

Au moment du dessert, toute distance était rompue, l’apéro et le vin ayant fortement contribué à nous désinhiber.

Alors, Jo a sorti la bouteille de prune pour digérer le tout et j’en ai profité pour lui demander pourquoi il avait choisi de s’installer dans cette commune.

J’appris qu’il était traducteur free lance et que l’endroit, totalement exempt de « lieux de perdition » convenait totalement à ce métier qu’il exerçait pour le compte de maisons d’éditions ou bien pour celui de l’industrie pour l’élaboration des notices techniques.

De temps en temps, il s’offrait une petite semaine de vacances en Espagne pour « décompresser et voir du monde », m’avait-il dit. Les revenus de la location de son gîte qu’il avait aménagé lui-même lui permettaient ces « échappées belles ».

C’est à peu près tout ce que j’avais retenu de la conversation qui avait duré jusque vers trois heures du matin. Il faut dire que sur la fin, la prune avait eu un effet dévastateur sur mes capacités de compréhension.

 Je m’étais affalé sur le lit sans rien demander.

Contrairement à mon appréciation ironique, les corbeaux ne volaient pas sur le dos au dessus du village. Deux d’entre eux, les choucas, avaient pris leurs quartiers dans le clocher. Un groupe de freux s’était installé à l’entrée de la commune. Les corneilles, quand à elles, squattaient le cimetière. Aucun ne regardait en l’air.

C’est sur le coup des six heures du matin, l’heure légale, que les corvidés se sont mis en mouvement et se sont abattus sur la longère de Jo avec une précision de cheminot : un coup de bélier dans sa porte et un autre dans la mienne en même temps. A peine le temps de réaliser que le bruit ne venait pas de mes rêves que j’étais déjà menotté dans le dos, la gueule écrasée par terre.

« Police », qu’ils gueulaient, sans que cela me rassure pour autant.

En trois minutes montre en mains, les choses étaient pliées. Ah, ils avaient fait de progrès, les archers de la République, depuis l’affaire Merah à Toulouse : on tape d’abord et on discute après, telle semblait désormais être leur devise.

J’étais totalement en panique, je claquais des dents et totalement tétanisé.

Deux molosses m’ont pris sous les bras, et m’ont traîné dans une voiture. Ainsi encadré, j’ai commencé un long périple vers une destination inconnue dans un convoi de plusieurs voitures armé comme un porte avion. Passée « la déviation du Président », nous avons récupéré une série de virages qui ont eu pour effet de me donner la nausée.

Le traumatisme de l’arrestation ajouté aux agapes de la nuit a provoqué chez moi une irrépressible envie de gerber, sans sommations. C’est ce qui s’est produit. Il n’était pas très content, et il me l’a fait savoir d’un coup de coude appuyé dans les côtes, le cow boy assis à ma gauche. Faut dire qu’il s’est pris une grosse part de la vomissure sur le froc et les chaussures. Le reste est allé se perdre entre les fauteuils avant du véhicule dans des endroits où l’on perd facilement les jetons de chariot du supermarché. Le reste du voyage s’est fait fenêtres ouvertes malgré la fraîcheur matinale.

Ils allaient avoir du mal à nettoyer leur carrosse, les flics d’élite, et il faudrait sans doute utiliser plusieurs bombes de désodorisant : des coups à faire perdre l’odorat à leurs chiens renifleurs anti explosifs.

Clermont Ferrand, tout le monde descend ! Juste le temps d’apercevoir Jo dans la cour de l’hôtel de police, bien encadré lui aussi, d’aller, sous surveillance, pisser et se passer de l’eau sur le visage, et hop, interrogatoire.

Nom, prénom,… le classique pour commencer, et après les questions plus ciblées : qu’est ce que vous faisiez là, avez-vous l’habitude de fréquenter votre logeur, comment l’avez-vous connu, pourquoi avez-vous un autocollant BzH sur votre vitre arrière, fréquentez-vous des mouvements autonomistes ?

Au travers de ces questions commençait à se dessiner un scénario, qui m’a été confirmé le lendemain après une nuit en cellule, par le juge qui m’a reçu pour me signifier ma remise en liberté.

Jo Etchévaria, de son vrai nom Bixente Errenteria avait été mêlé il y a vingt ans à un attentat contre un poste de la Guardia civile à San Sébastien. Ils avaient arrosé sec avant de balancer deux grenades à l’intérieur. Il n’y avait pas eu de mort, seulement des blessés. La plainte n’avait jamais été classée et la redoutable coopération entre polices française et espagnole avait fait le reste. Des images repérées sur des caméras de surveillance à Barcelone et une filature longue et minutieuse avaient été à l’origine de l’opération commando de la veille.

« Vous êtes donc libre, aucune charge n’ayant pu être retenue contre vous ». Il disait cela presque à regret, le juge, certain d’avoir entre les mains une affaire qui allait booster sa carrière.

« Si vous estimez avoir subi un préjudice quelconque, vous pouvez remplir une demande d’indemnisation qui sera examinée ». Il était bien bon, le juge. Il attendait peut-être que je les félicite lui et les services de police pour leur boulot. Il a fallu que j’insiste pour que l’on me ramène au gîte pour que je reprenne mes affaires et ma bagnole, et que je rentre chez moi.

Le gîte, c’était Beyrouth, tout avait été fouillé et mon sac complètement vidé. Quant à ma bagnole, le coffre avait été ouvert à l’explosif, au cas où, et de la vitre avant conducteur il ne restait que les éclats sur le siège et sur les tapis.

C’est dans cet état que je suis rentré chez moi, après avoir ôté l’autocollant autonomiste qui me désignait comme terroriste aux yeux des pandores.

Pendant longtemps, j’ai vu les corbeaux planer dans mes rêves. Leurs croassements me réveillaient chaque nuit, jusqu’à ce que ma compagne me pousse à consulter un psychologue.

Après trois séances que j’avais jugées inutiles, le psy m’avait dit « la parole, vous ce n’est pas votre truc », et il m’avait proposé d’écrire, pour moi, ma mésaventure.

Seule Jeanne avait jusqu’à présent eu le droit de lire ce qui précède. Aujourd’hui, grâce à cette forme de thérapie, je vais mieux et je partage avec vous cette histoire.

 

 

 

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19 juillet 2012 4 19 /07 /juillet /2012 09:04

La porte métallique n’avait pas été changée, toujours de traviole et toujours cette même couleur  gris Wehrmacht déprimante, affublée d’un digicode anachronique justifié par la présence au rez-de- chaussée d’un bistrot de pochtrons qui avaient fâcheusement tendance à venir pisser leurs bières et leur vin rouge dans le couloir.

Cinq ans ! Cinq ans que j’avais fui cette ville sans me retourner en me disant que c’était fini, qu’il fallait que je tire un trait définitif sur cette vie de merde, en laissant les autres assumer les problèmes.

Dans mon délire de changement, d’urgence ultime qui m’avait conduit à me recroqueviller dans un T2 miteux pas loin de la mer et d’un bistrot dans lequel je buvais méthodiquement ma pension, j’avais imaginé être arrivé au bout des choses : plus personne n’entendrait parler de moi.

Juste une lettre déposée chez un notaire « à n’ouvrir qu’après ma mort » qui règlerait les derniers détails de la succession, la distribution des photos de famille et la vente de la maison qui se dégradait gentiment, faute d’entretien.

 Ne jamais dire jamais ! Les choses ne se passent pas comme on les a prévues.

Il avait suffi d’un journaleux avide de sensationnel selon moi, ou qui cherchait tout simplement à faire son boulot, selon lui, pour changer le cours des choses.

« Portraits », qu’il avait intitulé sa série d’articles diffusés chaque samedi dans le quotidien régional, dans laquelle, connement ou plus sûrement entre deux bières j’avais accepté de figurer sous le titre « Sans port d’attache ».

J’avais bien sûr laissé mon mail pour la relecture, et ça n’avait pas manqué, deux jours après la parution, un message du journaleux m’informant qu’un membre de ma famille souhaitait reprendre contact.

Mon égo en avait été flatté : ainsi on ne m’avait pas oublié, on pensait encore à moi…

 La suite, celle qui s’annonçait derrière cette porte miteuse allait me faire déchanter.

J’avais gardé le code en mémoire sur mon portable, il n’avait pas changé, cela m’éviterait d’appeler pour dire que j’étais en bas, pour qu’on m’ouvre.

L’escalier s’était dégradé un peu plus, ce qui laissait supposer que tout l’immeuble était au courant quand quelqu’un rentrait, quelle que soit l’heure.

1er étage gauche, la porte était entrouverte, il n’y avait qu’à pousser.

Ils étaient là tous les trois, les deux aînés me scrutaient fixement et on voyait dans leurs yeux que 5 ans s’étaient passés, que ma trogne agrémentées de varices de beaujolais avait salement morflé. Je le voyais bien dans leur regard. La cadette qui avait sans doute deviné l’outrage des ans et de la bière, repoussait le moment de jeter un œil sur le vieux débris que j’étais devenu.

Je m’étais illusionné en pensant que ces retrouvailles seraient chaleureuses, que le moment serait venu de passer l’éponge, qu’on pourrait recommencer comme avant, que mes petits enfants n’allaient pas tarder à revenir jouer dans mes pattes, sauf qu’eux aussi, ils avaient pris cinq ans et que la perspective de se faire serrer dans les bras d’un vieux débris à l’haleine chargée ne les enchanteraient pas.

D’ailleurs, ils n’étaient pas là, ce qui donnait à cette rencontre une tonalité de « règlement de compte à OK Corall » et pas  « embrassons-nous folle ville ».

« Pourquoi es-tu parti ? »

« Pourquoi es-tu revenu ? »

« Où étais-tu ? »

La première question posée par  Ludo nécessitait une réponse précise que j’aurais du mal à donner, tant les choses s’étaient mélangées dans mon esprit.

Qu’est ce que je m’étais imaginé ? Que l’enfer que je leur avais laissé en même temps que ma compagne atteinte d’Alzheimer qu’il leur avait fallu laver habiller, torcher pendant deux ans en attendant qu’une place en établissement se libère, était tout à fait supportable pour des jeunes adultes et que ça ne l’était plus pour moi ? Difficile à avaler : je leur avais gâché les meilleures années de leur vie parce que je ne pouvais plus assumer la déchéance, celle qui m’attendait également et que j’entrevoyais dans le prisme lumineux des yeux de Liliane. C’est ça qui m’avait fait fuir.

 Au fond, Jeanne avait posé la bonne question : elle sous-entendait qu’ils s’étaient très bien habitués à mon absence et que ce retour qu’elle n’avait pas souhaité l’emmerdait profondément. Ils s’étaient bien habitués à mon absence, par la force de choses, et Jeanne me le faisait sentir.

Où j’étais, Maryse ? Bonne question. Je sais que tu n’a pas envie que je te donne des détails sur ma villégiature, la tapisserie tachée, la moquette dans laquelle j’entretiens un élevage d’acariens, parce qu’à ça aussi, j’y ai renoncé… Juste un coup de balai de temps en temps et une fenêtre ouverte pour faire glisser les odeurs dehors.

Non, tu poses simplement la question de l’abandon, de la fuite devant l’ennemi en laissant les survivants de démerder avec l’occupant après l’armistice.

Je n’ai pas de réponses, juste la trouille de la déchéance, de la vieillesse, juste mon incapacité à me projeter comme garde malade et à finir ma vie à changer des couches, à vouloir continuer un dialogue stérile, plutôt un monologue puisque l’échange restait suspendu à une hypothétique embellie qui venait de moins en moins fréquemment.

Alors, oui, je suis parti et je vous ai laissé dans la merde en vous faisant assumer ce que je refusais et je n’ai même pas honte. En fuyant, j’ai accepté de n’être plus rien, juste un numéro de sécu et un autre sur le grand livre des pensions de la caisse des cadres du commerce.

En y repensant, j’ai fui toute ma vie, prétextant un job super intéressant, super prenant, ou bien les résultats que je devais produire en fin de mois à mon singe.

Ca m’arrangeait bien, pendant ce temps Liliane s’occupait de vous avec son statut précaire de compagne d’une enflure qui refusait d’assumer et surtout d’envisager le mariage et la sécurité qui allait avec au nom de pseudo convictions soixante huitarde. Trop bourge, le mariage et franchement, l’alliance au doigt ça pouvait faire perdre un contrat quand la cliente s’intéressait plus au commercial qu’au produit qu’il vendait.

Déjà une heure que j’étais minable, que tout le film me revenait dans la gueule en vitesse accélérée.

Nulle trace de compréhension et encore moins de compréhension dans l’attitude de la fratrie.

Je comparaissais devant le tribunal de la famille, celle que j’avais désertée, refusant toute ma vie de voir les choses en face, m’enfermant dans ma bulle de macho et délégant largement aux autres les problèmes pendant  que je gardais pour moi la belle vie sur la route, les copains, et les rencontres  d’un soir à l’hôtel.

Il fallait en finir, alors j’ai posé l’enveloppe sur la table, celle qui contenait trois chèques provenant de la vente de la maison.

C’est Jeanne qui a réagit la première.

« Tu es vraiment trop con ! Tu es devenu une épave qui n’a même plus d’amour propre ! Tu penses peut-être te racheter en nous donnant de l’argent ? Tu es minable ! Je n’avais pas envie de te revoir mais je suis quand même venue et je ne suis pas déçue. Tu es juste comme je l’avais imaginé, inconscient, inconséquent, à côté de tes pompes, à côté de la vie, une épave… »

Je n’ai pas attendu la fin et je me suis barré, une fois de plus.

Sur le chemin de la gare, je me suis souvenu des paroles de la psychologue qui me suivais à l’hosto pour m’aider à supporter le traitement pour le crabe du foie : « Il est temps pour vous de mettre les choses en ordre, de vous réconcilier avec vous-mêmes et vos proches, de parler avec eux, d’entendre leur souffrance, leurs attentes et de renouer des liens avec vos petits enfants. Vous savez, dans leur construction mentale, l’image du grand père est essentielle ».

J’avais tout foiré avec mes chèques. J’avais cru que l’amour pouvait s’acheter.

De retour dans mon port d’attache, le Balto, sur le quai du port de commerce, le patron, qui avait fortement contribué à l’expansion de son petit commerce était accoudé au rade. Pierrot, un fidèle, lui faisait face.

« Où qu’t’étais ? On commençait à s’inquiéter ».

Ils étaient bien les seuls.

 

 

 

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